Anyone who lives within their means suffers from a lack of imagination.

Oscar Wilde

vendredi 17 janvier 2014

Un soleil de vin chaud

Oscar Wilde séjourna dans ce grand hôtel de La Napoule pendant l'hiver 1898-1899.
Un séjour d'amertume douce pour un écrivain qui n'écrit plus et dont la raison d'être se délite.
Voici un article qui évoque ces quelques semaines, il vient de paraitre dans le magazine en ligne de  Société Oscar Wilde, Rue des Beaux Arts.A lire ici











Un soleil de vin chaud



Le 16 décembre 1898, Oscar Wilde arrive à la Napoule, invité par Frank Harris à passer quelques semaines sur la Riviera, à ses frais et en sa compagnie, avec  l’espoir de reprendre des forces morales après des mois pénibles à Paris et, le calme et la beauté des lieux aidant, de retrouver assez de stabilité pour recommencer à écrire. Le calme et la tranquillité de l’esprit, essentiels à la création sont, en ce début d’hiver, tout ce à quoi il dit aspirer.
 Quelques mois plus tôt, la publication de son poème  The ballad of the Reading Gaol  lui a valu la reconnaissance de sa force poétique et tous ceux qui ont lu son rythme incantatoire et  puissant savent qu’Oscar Wilde n’a pas perdu sa voix en prison. L’homme a été brisé par le sort monstrueux que lui a réservé l’appareil judiciaire britannique mais l’écrivain n’a pas été affecté,  au contraire, au sortir de prison il semble être à l’acmé de son art. Pourtant, depuis sa ballade, il n’écrit plus rien,  ou plutôt il n’arrive plus à écrire, et cette incapacité est pour lui comme une mutilation supplémentaire. « I can’t write », la constatation ponctue ses lettres. Parmi le cercle d’amis qui le soutient encore, beaucoup espèrent que ce silence ne soit que passager et tous, avec plus ou moins d’insistance, reviendront à la charge pour l’inciter à coucher sur le papier cette nouvelle pièce qui, ils en sont persuadés ou veulent l’en persuader, lui permettra de retrouver son rang d’auteur dramatique et  des moyens financiers. De le sauver corps et âme et de les dédouaner de l’impuissance où ils sont de l’aider véritablement. Il est des rivages du désespoir où un triomphe semble un objectif raisonnable. Il occulte le réel le temps d’une respiration.
 Frank Harris, lui, croit sûrement qu’Oscar Wilde peut encore écrire cette pièce miraculeuse. Il était si doué et il l’est encore, il n’est qu’à passer un moment avec lui pour s’en persuader, il n’a perdu ni son humour, ni son esprit, et la plus courte de ses lettres témoigne d’un style intact. Harris est   un homme d’affaires qui sait flairer un bon coup : aider Oscar Wilde pourrait se révéler rentable, comme   cet Hôtel des Bains, à la Napoule, qui pourrait devenir un palace et concurrencer ceux de Cannes, là juste en face de la baie, il suffirait d’insuffler de l’argent, de l’énergie pour le transformer en lieu de villégiature privilégiée …. Et comme il est beau parleur le propriétaire de l’hôtel boit ses paroles et se prend à rêver d’un avenir mirobolant. Et comme il est beau parleur il a su convaincre Oscar de venir à La Napoule, dans son hôtel aux œufs d’or, de laisser derrière lui la dureté de sa vie parisienne, sa situation inextricable et fausse, de respirer le bleu. Et dans un mois il aura produit une œuvre d’art. Un hiver au soleil en échange d’une pièce éclatante.



Oscar Wilde, lui, a accepté l’invitation avec un enthousiasme des premiers jours qui est perceptible dans ses lettres. Lui qui cultive la grâce de rester léger sur des sujets graves juge son incapacité à écrire avec une acuité douloureuse. Il a su diagnostiquer les racines de son mal : entre l’écrivain qu’il est resté et la vie que le sort lui a réservée, le hiatus est trop grand. L’homme peut survivre mais ne parvient plus à faire vivre celui qui écrit en lui.

A H.C Pollit, il écrit le 26 novembre  1898 «  (…)Vous me demandez ce que j’écris : j’écris très peu. Je suis perpétuellement harcelé par  ce moustique : l’argent, dérangé par des petites choses comme des notes d’hôtel et le manque de cigarettes ou de cinq malheureux francs. La paix est nécessaire à l’artiste comme au saint ; mon âme est racornie par des anxiétés sordides (…). »

H.C Pollit au féminin et au masculin, comédien et collectionneur d'art



Avec Robert Ross,  il est encore plus explicite, le 3 décembre 98 « (…)Mais sur quoi pourrais-tu me donner des leçons , si ce n’est sur mon passé et mon présent, que tu exclus expressément. Je n’ai  aucun futur, mon cher Robbie. Je sais que je ne suis plus capable d’une pensée complexe et structurée : je n’ai que des humeurs et des moments  et L’Amour ou la Passion avec le masque de l’Amour est ma seule consolation. (…)»
L'hôtel des Bains sur lequel Frank Harris misait  un avenir mirifique le temps d'un hiver et où Oscar Wilde et lui aimaient revisiter l'oeuvre de Shakespeare lors de discussions passionnées





La Napoule, avec sa belle solitude qui voisine avec la vie élégante de Cannes et celle mondaine et théâtrale de Nice a tout pour favoriser la paix de l’âme et redonner un élan à la création. Il y a la haute lumière de l’hiver, les rochers de porphyre rouge et : «  le soleil est doré comme un abricot et chaud comme le vin, l’hôtel où je réside est sur le golfe de Juan et tout autour il y a des pins avec leurs effluves piquantes, l’air devient aromatique quand il passe à travers leurs branches et on marche dans la douceur d’un tapis d’aiguilles : je voudrais que vous soyez-là ». Ecrit-il  à Louis Wilkinson.



La Napoule 1901




Dans chacune de ses lettres, le même tableau enchanteur est dépeint, La Napoule est magnifique, le site ressemble à un tableau de Conder, et il y est heureux. Heureux mais seul, à la plupart de ses correspondants, il demande de venir  le rejoindre, en vain. Il y a les visites aux boutiques de Cannes, deux fois par semaines, il y a les conversations avec Frank Harris qui parle de Shakespeare et d’affaires à faire et s’éclipse sans crier gare, il y a le propriétaire de l’hôtel que sa conversation charme mais qui s’inquiète d’une note qui s’allonge, il y a les batailles de fleurs et le carnaval de Nice, la vie cosmopolite et élégante de la Côte, il y a la compagnie des pêcheurs, il y a de l’insouciance sans bonheur.  L'insoutenable légèreté d'être quand plus rien n'a de prise, même pas le vent.





Le Casino flottant de Nice, circa 1900


Le marché aux fleurs de Nice 1890-1900
 Dans la réalité, il n’y a personne et surtout pas celui qu’il cherche : l'autre lui, l'écrivain.  Celui qui savait manier la puissance des mots. Il n'y a plus que le badinage épistolaire pour pallier à la solitude.

Les semaines passent, filent, dans la déflagration des mimosas et aucun signe de l’œuvre d’art promise n’apparait. Oscar n’écrit pas plus à la Napoule qu’à Paris. A aucun moment, il ne revient sur cette incapacité, sauf pour glisser à H.C Pollit  « Parfois, quand je suis morbide, je souffre de ce manque d’intellect, mais c’est une grave faute. Cela vient d’Oxford, aucun de nous ne survit à la culture. »

 La Riviera est un résumé de son ancienne vie, comme le lui démontre à cette rencontre fortuite avec George Alexander, celui-là même qui montait  une de ses pièces quelques années plus tôt, et  qui jaillit à bicyclette, comme un diable au détour du chemin et lui adresse un sourire torve en pédalant le plus vite qu’il le peut. Absurde attitude dira Oscar, mais qui illustre l’ostracisme qui l’entoure où  qu’il aille.

 
George Alexander



Frank Harris est de moins en moins présent, mais les hasards de sa solitdue génère un nouvel ami : Harold Mellor, jeune et neurasthénique, entiché d’un garçon qui porte un nom de folle avoine, Eolo.  Avec Mellor Oscar commence une amitié teintée d' acide.  Mellor commande le meilleur des champagnes et sa compagnie qui fait oublier la dureté d’un Noël solitaire. Il l’invite à Nice voir Sarah Bernhardt jouer la Tosca, favorisant la dernière entrevue entre la
comédienne et celui qui a été son admirateur passionné. Soirée de rires et de larmes, de projets,de promesses de se revoir qui n’aboutiront sur rien. Mélancolie des grands hôtels, surface d’un monde vu de l’autre côté du miroir, visible sans  plus être accessible.








Sarah Bernhardt jouant la Tosca
En février, l’ennui a gommé les pins, les rochers rouges et les plaisir de la pêche.  Sans rien avoir écrit d'autres que des bribes évocatrices de la  baie, Oscar quitte l’hôtel des Bains, et s'installe dans les palaces de Nice.  en attendant que Frank Harris règle la note et qu’Harold Mellor  l’invite et Suisse pour quelques semaines. Aux vacances studieuses se substitue l’errance.

 « Je repense avec joie et regret au beau soleil de la Riviera et au charmant hiver que vous m’avez si gentiment et généreusement offert. C’était très bon de votre part et je ne pourrais jamais l’oublier. » écrit-il à Frank Harris le 19 mars 1899.
Quelques semaines anecdotiques, mais qui sont un miroir assez fidèle de l’inextricable situation à laquelle  Wilde devait faire face, de son incapacité à renouer avec les forces de sa création littéraire et de son regard lucide où la futilité n’est que le masque d’élégance du morbide.

V.Wilkin
Un grand merci à Mme Thérèse Sine, responsable des archives de Mandelieu la Napoule qui m'a fourni les photos de l'Hôtel des Bains tel qu'il était autour de 1900.




Charles Conder Menton 1901

 

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